Interview pour Nord-Eclair par Erwan Gueho paru le 19 juin 2008
Le programme Erasmus a été créé en 1987 alors que vous étiez Président de la Commission européenne. Comment est né ce programme ?
L’idée de rapprocher les étudiants européens flottait depuis une dizaine d’années. Je pense que tout ce travail préalable avait créé un climat favorable au lancement par la Commission européenne d’une initiative forte. J’ai demandé à la Commission de préparer un programme d’échange d’étudiants de l’enseignement supérieur et de le soumettre au conseil des ministres de l’Education. Comme ceux-ci n’arrivaient pas à se mettre d’accord, j’ai porté la question devant le Conseil Européen, c’est-à-dire le conseil des chefs d’Etat et de gouvernement, en décembre 1986. Ils ont pris une décision de principe qui a permis une ratification du projet par les ministres de l’Education.
Pensiez-vous à ce programme dès votre arrivée à la Commission ?
Quand je suis arrivé à la Commission, j’ai fait le tour des capitales des dix pays membres et je leur ai proposé plusieurs éléments de relance de la construction européenne. La convergence s’est faite sur un de ces projets : la réalisation d’un grand marché intérieur fondé sur quatre libertés de circulation : celle des personnes, celle des biens, celle des services et celle des capitaux. Mais pour moi, ce saut qualitatif vers un grand marché ne se concevait que s’il s’accompagnait de plus de coopération et de solidarité entre les Etats membres. D’où mon initiative concernant le dialogue social dès janvier 1985. Et l’idée de la coopération en lui donnant un aspect concret par l’échange d’étudiants. Je vous ai parlé des quatre libertés. Or c’est presque une symbolique cinquième liberté : celle des échanges d’idées et d’expériences à la fois au bénéfice des étudiants, mais aussi en stimulant les échanges entre professeurs. Tout ceci a amené à bien des réalisations, et par la suite, dans un cadre plus vaste, au processus de Bologne au niveau de toute l’Europe, avec l’harmonisation des diplômes en 3, 5 et 7 ans d’études, c’est-à-dire Licence, Maîtrise et Doctorat.
En quoi les échanges entre étudiants pouvaient être capitaux pour l’Europe des citoyens ?
C’était la voie la plus facile : plus on est instruit, plus on est familier avec l’histoire du monde, de l’Europe et donc avec le choix fondamental de la réconciliation et de la paix. Et de toutes manières, avec l’amélioration du niveau de vie, nous savions bien que ces étudiants avaient plus de facilités de voyager que leurs aînés. Il s’agissait de leur donner un objectif : qu’ils s’enrichissent des connaissances d’un autre pays et de la langue.
Le triptyque qui a guidé mon action était : la compétition qui stimule, la coopération qui renforce, la solidarité qui unit.
Réaliser un grand marché impliquait le démantèlement des frontières, des protectionnismes et un certain nombre de dérégulations. Les pays l’ont accepté parce que les dernières années avaient été difficiles, en raison du choc pétrolier et de la montée du chômage. Cette poussée du marché intérieur soutenu par les organisations patronales et aussi par les organisations syndicales a de nouveau créé dans l’Union européenne, au moins jusqu’en 1992, un climat d’euphorie, une croissance forte, la création de millions d’emplois. Mais c’était un déséquilibre porteur, qu’il fallait essayer de combler par la coopération et la solidarité. Cela s’est traduit par l’importance accordée au dialogue social et aux politiques de cohésion économique et sociale. C’est-à-dire l’aide aux régions en retard et aux régions en difficulté qui est quand même passée de 5 à 40 milliards d’euros. Cet équilibre à trouver entre les dimensions de compétition, de coopération et de solidarité reste, aujourd’hui encore, au cœur du problème de la construction européenne.
Il y a donc les programmes pour les étudiants… Mais y a-t-il d’autres programmes d’échange ?
Oui. Les institutions européennes ont mis en place d’autres programmes moins massifs mais importants. Notamment le programme Comenius pour l’enseignement secondaire, Leonardo pour l’enseignement et la formation professionnelle et Grundtvig pour l’éducation des adultes. Et les chaires Jean-Monnet pour les professeurs.
Quel bilan faites-vous du programme Erasmus ? Aujourd’hui, êtes-vous satisfait ?
Je suis satisfait des résultats obtenus. Mais le succès rencontre ses limites si les ressources budgétaires ne suivent pas. Je crains qu’actuellement, nous n’arrivions pas à réaliser l’égalité d’accès entre les étudiants qui sortent de familles modestes et les autres. C’est à cette fin que j’ai proposé que l’on triple au niveau européen le montant alloué aux dépenses Erasmus. Ce n’est plus une question d’évolution quantitative mais une question qualitative d’égalité des chances. Le programme est passé d’un milliard à près de trois milliards d’euros mais à mon avis il en faudrait neuf.
Erasmus a été créé il y a vingt ans. Or, peu de commémorations ont été organisées en France…
A ma connaissance, il n’ y a eu aucune initiative d’importance en France, à part celle de Nord éclair. En revanche, j’ai été invité à célébrer le 20e anniversaire d’Erasmus à Lisbonne et à Bologne…
Au-delà de la question d’Erasmus, comment faire émerger une Europe qui soit plus proche de ses citoyens ?
Il faut parvenir à l’intériorisation par les citoyens du fait qu’ils appartiennent à une nation mais qu’en plus ils sont membres d’une Europe unie. Il faut les deux. Il n’a jamais été question dans mon esprit que les nations disparaissent. L’Europe, c’est un supplément de citoyenneté. Pas une citoyenneté de remplacement. Indépendamment des initiatives qui pourraient être prises, tout le problème réside, en bonne partie, dans la capacité des gouvernements et des Parlements nationaux à intéresser les citoyens de chaque pays à ce qui se passe en Europe.
Mais, bien entendu, il importe que l’Union Européenne retrouve son dynamisme en affichant une claire vision de l’avenir des Européens et en mettant en œuvre des projets concrets qui assurent l’autonomie de décision de l’Union et aident à la progression des dimensions économique et sociale. Mais c’est un autre débat … pour une autre interview.